Au cœur de la musique Renaissance, un instrument fascinant s’est imposé. Doté d’une sonorité délicate, il a marqué les compositions du XVIe au XVIIe siècle. Son déclin progressif face à des alternatives plus puissantes a failli le faire tomber dans l’oubli.
Pourtant, des traités comme Musick’s Monument (1676) ont permis de préserver son héritage. Aujourd’hui, des artisans passionnés redécouvrent ses techniques de fabrication, lui offrant une seconde vie.
Symbole d’harmonie, cet objet rare inspire encore peintres et poètes. Son histoire mérite d’être contée, entre gloire passée et renaissance moderne.
Introduction au luth et sa place dans l’histoire musicale
Issu des traditions musicales arabes, le luth a traversé les siècles avec élégance. Son nom, tiré de l’arabe ‘ūd’ signifiant bois, souligne ses racines et sa construction artisanale.
Définition du luth et ses caractéristiques de base
Reconnaissable à sa caisse en demi-poire, le luth se joue avec des cordes pincées. Ces dernières, en boyau, produisent un son chaud et intime. Les 5 à 6 chœurs permettent une polyphonie riche.
Le mécanisme acoustique repose sur des côtes en bois assemblées avec précision. Cette technique, héritée du Moyen-Âge, a évolué pour remplacer le parchemin par des matériaux plus durables.
L’importance du luth pendant la Renaissance
Au XVIe siècle, le luth devient central dans la musique savante. Les tablatures facilitent l’accompagnement des voix, révolutionnant la polyphonie.
Son impact économique est notable : en 1560, Londres importe 14 000 cordes en dix mois. Les accordages se standardisent, passant du vieux ton au nouveau ton.
Origines et évolution du luth en Europe
L’histoire du luth en Europe débute avec son introduction par les Maures en Espagne. Entre 711 et 1492, cet instrument arabe s’implante durablement dans la péninsule ibérique. Des traces iconographiques, comme celles des Cantigas de Santa María, attestent de son adoption précoce.
L’arrivée du luth arabe en Espagne
Le luth arabe, ou ‘ūd’, se distingue par sa forme bombée et ses cordes en boyau. Les techniques de fabrication mauresques influencent rapidement les artisans locaux. Cet héritage oriental donne naissance à une famille d’instruments adaptés aux goûts européens.
Développement des différentes variantes européennes
Dès le XVe siècle, le luth évolue vers des modèles à 4-6 chœurs, comme le décrit Tinctoris en 1481. Les ateliers de Füssen, en Bavière, deviennent des centres de production majeurs avant de s’établir en Italie du Nord.
Les luthiers vénitiens perfectionnent l’instrument avec des bois précieux (if, ébène) et des techniques innovantes. Luca Maler, célèbre artisan, aurait stocké jusqu’à 1000 instruments prêts à la vente.
Le luth à deux manches : une innovation technique majeure
La musique baroque a vu naître des innovations techniques audacieuses, dont un instrument hors du commun. Doté d’une forme complexe, il repousse les limites de la lutherie traditionnelle. Son double manche et ses cordes étendues en font une pièce rare, souvent confondue avec le théorbe.

Caractéristiques distinctives du luth à deux manches
Cet instrument se reconnaît à son allongement des cordes, passant de 58 cm à 73 cm. Le double chevillier permet d’étendre la tessiture, offrant des notes graves inédites. L’Encyclopédie de Diderot le mentionne comme une variante du théorbe, soulignant son rôle dans la basse continue.
Solutions techniques notables :
- 24 cordes contre 12 pour un luth classique
- Accordages en ré mineur standardisés au XVIIe siècle
- Utilisation préférentielle dans les ensembles orchestraux
Différences avec le luth traditionnel et le théorbe
Contrairement au luth standard, ce modèle intègre un second manche dédié aux basses. Le chitarrone, proche cousin, s’en distingue par une taille encore plus imposante. Voici une comparaison clé :
| Caractéristique | Luth traditionnel | Luth à deux manches | Théorbe |
|---|---|---|---|
| Nombre de cordes | 12 | 24 | 14-16 |
| Longueur des cordes | 58 cm | 73 cm | 85 cm |
| Usage principal | Soliste | Ensemble | Basse continue |
Les compositeurs français, comme Robert de Visée, ont exploité son potentiel pour enrichir les harmonies. Une révolution silencieuse, née du mariage entre tradition et audace.
Fabrication et particularités techniques
Construire cet instrument rare demande une maîtrise exceptionnelle des matériaux et des techniques anciennes. Les artisans combinent savoir-faire traditionnel et innovations pour façonner des pièces uniques.
Les matériaux utilisés dans la construction
Le choix des bois est crucial. La caisse est assemblée avec 9 à 50 côtes d’érable ou de poirier, sélectionnées pour leur densité. La table d’harmonie, en épicéa vieilli 300 ans, amplifie les vibrations.
Techniques remarquables :
- Moulage avec parchemin intérieur pour rigidifier la structure
- Rosaces ouvragées en bois fin, optimisant la résonance
- Fixation des frettes en boyau cru, un matériau rare aujourd’hui
Le défi technique des doubles manches
L’ajout d’un second manche impose des contraintes inédites. Le barrage interne doit résister à 200 kg de tension, répartie sur les cordes. Les luthiers italiens comme Tieffenbrucker ont perfectionné ce système.
« Un cheval coûte moins cher à entretenir qu’un jeu de cordes », notait Thomas Mace en 1676, soulignant la complexité de l’approvisionnement.
L’évolution du nombre de cordes et chœurs
Passant de 12 à 24 cordes, l’instrument a gagné en polyphonie. Les chœurs supplémentaires permettent des accords riches, typiques du répertoire baroque. Cette évolution reflète les besoins des compositeurs.
Usage musical du luth à deux manches
Les cours royales d’Europe ont accueilli des instruments rares et innovants. Parmi eux, cet objet exceptionnel a marqué la musique savante par sa polyphonie riche et son timbre chaud.

Dans la musique savante européenne
John Dowland, célèbre à la cour danoise, composa des pièces comme Lachrimae Pavan. Ces œuvres exploitaient les basses profondes du double manche, créant des contrastes émotionnels.
En Italie, l’instrument enrichissait les madrigaux. Monteverdi l’intégra pour souligner les textes poétiques. Les tablatures locales privilégiaient les accords rapides.
« Le silence entre les notes est aussi éloquent que la musique elle-même. »
Rôle dans les ensembles musicaux
En France, il accompagnait les airs de cour. Les duos avec viole de gambe ajoutaient une profondeur rythmique. Voici une comparaison des styles :
| Élément | Style français | Style italien |
|---|---|---|
| Tablatures | Notation alphabétique | Chiffres romains |
| Tempo | Modéré (bals de cour) | Vif (madrigaux) |
| Collaborations | Clavecin (Hotteterre) | Violon (Monteverdi) |
Au XVIIe siècle, son utilisation déclina face aux orchestres modernes. Pourtant, son héritage perdure dans les solos contemporains.
La période baroque et l’apogée du luth
Sous Louis XIV, un art musical raffiné s’épanouit autour de pièces uniques. Le luth baroque devient alors l’emblème des cours européennes. Son timbre chaud et sa polyphonie sophistiquée séduisent les mélomanes.

Compositeurs majeurs et œuvres célèbres
Charles Mouton révolutionne le répertoire avec ses Pièces de luth sur différents modes. John Dowland, quant à lui, exporte ce style en Angleterre. Ses préludes explorent des émotions nouvelles.
Trois formes musicales dominent :
- Chaconnes aux rythmes envoûtants
- Toccatas virtuose
- Suites dansantes
Le déclin progressif au XVIIIe siècle
L’arrivée du pianoforte marque la fin d’une époque. Les salons lui préfèrent ce nouvel instrument. Le théorbe survit péniblement dans les pays germaniques.
Facteurs clés de ce recul :
- Coût élevé des cordes en boyau
- Complexité technique
- Évolution des goûts musicaux
Il faudra attendre 1915 et Arnold Dolmetsch pour redécouvrir ces trésors oubliés. Un héritage précieux enfin préservé.
Le luth dans la culture française
La France a joué un rôle clé dans l’évolution de cet instrument unique. Dès le XVIe siècle, il symbolise l’excellence artistique. Les cours et salons en firent un emblème de raffinement.

Son importance à la cour des rois de France
François Ier commanda des pièces d’exception pour Fontainebleau. Un inventaire de 1636 révèle 1300 tables d’harmonie stockées. Louis XIII employait des luthistes pour ses divertissements privés.
Collections remarquables :
- Marie de Médicis : 40 modèles à Versailles
- Ateliers parisiens : fournisseurs officiels
- Accordages spécifiques pour la musique de chambre
Représentations dans l’art et la littérature
Louise Labé composait des sonnets sur ses mélodies. Les peintres comme Gentileschi l’ont mis en scène dans des natures mortes. Sa tête courbée inspire les allégories d’Alciato.
| Œuvre | Artiste | Époque |
|---|---|---|
| Le Concert | Frans Hals | 1625 |
| Anges musiciens | Simone della Robbia | XVe siècle |
| Le Bourgeois gentilhomme | Molière | 1670 |
Au musée du Louvre, des pièces rares témoignent de cette passion. Un héritage qui résonne encore dans la culture musicale actuelle.
La rareté des luths à deux manches aujourd’hui
Seuls quelques dizaines de spécimens ont survécu aux siècles, témoins silencieux d’un art oublié. Parmi les 50 exemplaires identifiés, chacun raconte une histoire de savoir-faire et de fragilité.
Facteurs expliquant leur rareté
Les tables d’harmonie, fines comme du papier (bois des côtes se dégrade sous l’effet des variations hygrométriques.
Les restaurations maladroites ont causé des dommages irréversibles. « Un nettoyage abrasif peut effacer des siècles d’histoire », souligne un expert du MAD Paris.
Collections muséales et exemplaires existants
Le musée des Arts Décoratifs conserve un modèle signé Jacob Hes. Ses chœurs doubles illustrent le summum technologique du XVIIe siècle.
Principaux défis de conservation :
- Détérioration des cordes en boyau cru
- Radiographies pour détecter les réparations anciennes
- Copies fidèles comme celles de Stephen Murphy
Le Conservatoire de Birmingham utilise des caissons climatiques. Une technologie précieuse pour préserver ces joyaux.
Renaissance moderne des instruments anciens
Depuis les années 1970, un mouvement passionnant redonne vie aux trésors musicaux oubliés. Les instruments historiques retrouvent une place inattendue dans les salles de concert. Cette résurrection doit beaucoup à des passionnés déterminés.
Le regain d’intérêt depuis les années 1970
Le début de cette renaissance remonte à 1951, avec la création de la classe de luth à Cologne. Hopkinson Smith, figure majeure, a relancé l’interprétation des tablatures anciennes. Ses enregistrements de Dowland ont marqué les esprits.
Les festivals jouent un rôle clé :
- Utrecht et Bruges comme vitrines internationales
- Rééditions critiques des partitions par Minkoff
- Utilisation au cinéma (Le Retour de Martin Guerre)
« Chaque corde pincée est un dialogue avec cinq siècles d’histoire. »
Luthiers contemporains spécialisés
Une nouvelle famille d’artisans perpétue ces savoir-faire. Leurs ateliers combinent méthodes traditionnelles et innovations :
| Technique | Approche historique | Méthode actuelle |
|---|---|---|
| Colles | Animale (peau de lapin) | Synthétique réversible |
| Séchage | 10 ans minimum | Étuvage contrôlé |
| Prix moyen | Inconnu | 15 000€ |
Ces créations alimentent un marché dynamique. Les ensembles médiévaux collaborent avec des compositeurs actuels, tissant un lien unique entre passé et présent.
Techniques de jeu et apprentissage
Les musiciens contemporains redécouvrent des méthodes de jeu oubliées. Cet instrument demande une approche différente des cordes modernes. Son accord luth spécifique et ses frettes mobiles créent des défis uniques.
Particularités du jeu sur luth à deux manches
La main droite utilise alternativement ongles et pulpe. Cette technique produit des nuances impossibles avec un médiator. Henri Grenser détaillait en 1780 ces subtilités dans ses méthodes.
Trois difficultés majeures :
- Gestion des sauts entre manches
- Précision des doigts sur les chœurs doubles
- Justesse dans les tempéraments inégaux
Thomas Mace conseillait des exercices quotidiens. Ses partitions annotées montrent l’importance des silences entre les notes.
Ressources pour les musiciens modernes
L’École de Bâle propose des cours en ligne complets. Leurs vidéos détaillent chaque position des mains. Les tablatures historiques y sont décryptées.
Outils indispensables :
| Type | Exemple | Usage |
|---|---|---|
| Logiciels | LuteLab | Analyse des accord luth |
| Communautés | LuthSociety | Échange de tablature |
| Matériel | Cordes en nylon | Alternative au boyau |
« Jouer cet instrument, c’est converser avec les siècles passés. »
Ces ressources rendent accessible un art jadis réservé aux cours royales. Une renaissance pédagogique à portée de main.
Conclusion : Le luth à deux manches, trésor musical historique
Ce joyau musical renaît aujourd’hui grâce à des passionnés. Son histoire, riche en innovations, fascine autant que son timbre délicat.
La reconnaissance par l’UNESCO en 2022 souligne sa valeur patrimoniale. Des événements comme l’Exposition Universelle de 1889 ont révélé sa grâce au monde.
Les sociétés savantes, tel la SEMA, œuvrent pour transmettre ces savoir-faire. Entre recherche organologique et pratique vivante, cet instrument reste un pont entre les siècles.
Sa préservation dépend désormais de cette renaissance collective. Un héritage à chérir, pour que résonne encore sa musique.

